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LE HONKY TONK

Né dès la fin des années 30, le Honky Tonk (traduisez « bistrot musical ») a imposé son image musicale dans la Country Music au milieu du décor du Western. Historiquement, il se passe tout d’abord un flux migratoire considérable qui grossit les villes industrielles. Les gens du sud partent chercher le travail, l’argent, le rêve vers les grandes villes du nord. Mais le déracinement est important…

Dans ce contexte, les doutes et les interrogations vont avoir leur prolongement dans la Country Music. C’est le cas de Born to lose de Ted Daffan qui exprime à merveille le déracinement des sudistes dans les villes du nord. Dans la Country Music se retranscrit un étrange goût amer ou bien d’autres thèmes incontournables : l’infidélité et le divorce ( sujets tabous jusque-là) mais également l’alcool, les filles,… C’est par ces changements économiques et sociaux que la Country Music se meut avec une dominante amère, désabusée. On va désigner ce nouveau genre de musique ; le «Honky Tonk» dont l’importance thématique (l’action des chansons est un bar miteux où on boit de la bière en compagnie de filles faciles) sera plus importante que le nouvel apport musical.

ht_01Le Honky Tonk, prolongement naturel de la Country Music est donc la caractéristique de cette période d’après-guerre. Ses racines lui viennent du Western Swing (Texas). Le groupe type de Honky Tonk c’est un chanteur, une guitare électrique, un violon, un piano, une contrebasse, une batterie et l’incontournable steel-guitare. Peu à peu le Honky Tonk devient la musique préférée des Appalaches. Il s’en suit un rapprochement de ces deux courants de musique.. Ce style, donc originaire d’une zone à cheval sur le Texas, l’Oklahoma, le sud de l’Arkansas et la Louisiane anglophone, fut appelé Honky Tonk, ou musique de bastringue, de boîte de nuit. Ce nom dérive du style de bars dans lesquels il est habituellement joué. Ici, c’est l’ambiance bruyante, enfumée des tavernes nocturnes des cités dont Nasville va devenir le porte flambeau : l’introduction dès 1943 de la guitare électrique par Ernest Tubb, célèbre musicien, va définitivement orienter l’évolution de la Country Music jusqu’à nos jours .

 

ht_02Les nouveaux instruments (batterie, saxophone) et le changement de rythme que Bob Wills introduit dans la Country en créant le Western Swing, montre bien l’influence des musiques environnantes de la culture américaine (Blues, Jazz) sur la Country elle même. De plus en plus s’intègrent aux formations à cordes classiques (folklores du Sud, Texas, Oklahoma, Alabama) les instruments du Jazz : contrebasse (que l’on retrouvera dans la Rockabilly), les violons ‘swinguant’, surtout batterie et cuivres et enfin, le piano dont la manière très particulière de jouer portera le nom de ‘Honky Tonk’ et donnera naissance au style ‘Boogie’ que l’on retrouvera aussi à la guitare.

 

ht_04Le symbole de ce Honky Tonk est donc celui du lieu mal famé où, tous les soirs de week-end, le travailleur vient s’étourdir dans la musique, la danse, l’alcool, le jeu et le sexe. Le confort y est succinct : debout, on danse, on se fatigue, on a chaud et l’on consomme plus ! En face du bar, une petite estrade occupe le coin pour le groupe de musiciens, qui doit parfois être protégé des jets de bouteilles par un grillage de poulailler ! Un petit étal contigu propose de quoi se restaurer, souvent du poulet frit, tandis qu’un second rayon cache à peine les préservatifs. On en trouve en tout lieu, du bouge rural aux clubs urbains et on y rencontre une population diverse et variée. Le Honky Tonk fut la transformation du «Hillbilly» rural en une musique adaptée au contexte des grandes cités. Le Texas sera donc le berceau de cette mode qui va se développer parallèlement à celle de ses cowboys chantant dont raffolera le cinéma. Il existe toute une réalité sociale autour de ce nouveau style musical. Sans être officiellement un bordel, plus d’un Honky Tonk autorise cependant l’entrée de filles peu farouches qui suivront volontiers un client dans sa voiture. C’est que la misère, comme partout dans le Sud des années de la Dépression, impose ses contraintes et multiplie d’autant les besoins de rêves.

 

 

Nous sommes seulement à quelques années après le crash boursier de 1929, les restrictions, les difficultés sociales et le couvercle moral de la Prohibition pèsent sur la population désoeuvrée par la crise économique. Le climat est lourd et chacun lutte pour sa survie. Se développent alors ces clubs ruraux permanents en marge des villages ou dans les bas quartiers des villes. Ils proposent leur alcool local et de la musique, grâce à un orchestre de passage ou à un simple juke box. Et en un peu moins de trois minutes, on obtient, sinon le bonheur, du moins l’évasion au-delà de la route poussiéreuse, des traites à régler, des ordres du patron ou des peines de coeur.

ht_03Cependant, musicalement, dans tout le Texas des années 30 et 40, c’est d’abord le Western Swing qui domine dans les clubs de danse, avec les images tutélaires de Milton Brown (jusqu’à sa mort, en 1936) et surtout de Bob Wills (violoniste et père fondateur du Western Swing).
Le Western Swing est un mélange de thèmes romantiques sur des temps lents et des paroles absurdes sur des temps rapides. Cette musique va être considérée comme la musique naturelle de l’Ouest américain par le public des années 40. Cette musique de danse, qui rappelle un peu le Boogie, procure l’étourdissement bienfaiteur et s’adresse aussi aux vrais amateurs qui profitent des joutes entre instrumentistes et des prouesses vocales. On se déplace d’ailleurs au gré de la réputation des orchestres pour en apprécier la virtuosité. Souligné de cris et d’encouragements, ponctué de solos trépidants, le Western Swing est la musique par excellence de la plupart des Texans et plus d’un Honky Tonk résonne encore des airs des Texas Playboys… Tout comme les cowboys chantants, l’évolution économique et sociale de la fin de la guerre va provoquer un essoufflement du Western Swing durant toutes les années 50. Cependant le Western Swing a ouvert la voie à tous les autres genres de la Country Music dans laquelle il a introduit l’improvisation instrumentale.

 

En même temps, de la Grande Dépression à la Deuxième Guerre mondiale, la Country Music a perdu peu à peu de son innocence à la fois dans son attitude (de plus en plus commerciale) et ses thèmes qui se durcissent avec la crise économique. Le Honky Tonk est alors un des creusets de la culture populaire qui exprime là sa difficulté de vivre et son envie d’oublier. Le son est fort, électrifié, bientôt appuyé par une batterie accentuée et des guitares électrifiées ou des pedal-steel car il doit être entraînant, et souvent couvrir les cris et les bagarres. Parallèlement aux morceaux de bravoure, enlevés et entraînants, des ballades tristes (weepin’ songs et cheatin’ songs) expriment la mélancolie et appellent la consolation dans des chants pleins de hoquets, d’accent nasal, de modulations et de diction parfois ralentie comme une plainte. On peut voir là une des rares formes acceptées de faiblesse dans l’image du mâle : car les pleurs, noyés dans la bière et l’espoir toujours renouvelé d’une vie meilleure, sont presque “existentiels”. Face à la rudesse des patrons et aux coeurs brisés par les femmes, la ballade évoque la part d’universel que chacun retrouve dans l’évocation de ses problèmes. Il n’est donc pas étonnant que le divorce (ou les variations sur les tromperies passagères) soit un des sujets privilégiés dans ce contexte.

ht_06Après la Deuxième Guerre mondiale, avec le retour des hommes, le Honky Tonk est une manière de continuer la tradition du bal rural. D’autant qu’on peut même reprendre, avec une expérience renouvelée, un des exercices préférés de certains fêtards : la bagarre, devant laquelle tout orchestre connaît la consigne : « play louder » (jouez plus fort !). Tous ces éléments donnent au Honky Tonk une sorte de fonction sociale en marge de la vie ordinaire, si bien qu’on a pu parler parfois, à son sujet, et sans doute à juste titre, de « psychiatrie » du pauvre.

LES PIONNIERS TEXANS :

ht_05Au début des années 30, le texan Al Dexter (1902-1984) est accompagné d’un groupe de musiciens noirs (n’en déplaisent aux « puristes » bas du front qui prônent la séparation des couleurs). Les liens musicaux entre les communautés Blanche et Noire sont évidents, même si la Ségrégation et le commerce du disque s’attacheront à préserver, le plus possible, des groupes et des publics homogènes. Mais au-delà de la triste réalité du racisme, la musique s’améliore dans tous ses métissages.

Avec ses Troopers, Al anime donc les Honky Tonks avant de tenir lui-même un bar, le Round- Up Club, à Turnertown, dans l’Est du Texas, une région de champs de pétrole. En 1936, Al Dexter dit découvrir l’expression “Honky Tonk” et le 28 novembre 1936, il grave Honky Tonk Blues pour Vocalion, première mention du terme dans une chanson Country. Débute alors une mode qui va se répandre un peu partout. En 1943, Al Dexter sort Pistol Packin’ Mama qu’il dit avoir composée sur la structure de Take Me Back To Tulsa de Bob Wills. Les paroles s’inspirent d’un fait divers local : une de ses serveuses a été poursuivie par une femme jalouse armée d’un pistolet. Pistol Packin’ Mama est le premier titre Country à entrer dans le Your Hit Parade (malgré la censure, à l’époque, du mot beer !) et son succès est énorme (trois millions d’exemplaires vendus en deux ans, avec de nombreuses reprises par Bing Crosby, Frank Sinatra, les Andrew Sisters – qui régalent les G.I’s de leurs vocalisent en harmonie – et même, plus tard, Gene Vincent). Le magazine Life qualifie même ce succès national de earache (scie musicale) tant il est diffusé partout et sans arrêt jusqu’à plus soif ! Al Dexter est alors une vedette : il occupe les radios, chante à des rodéos, achète bientôt un hôtel et un club (à Dallas) et fait des placements financiers. Il a même composé des instrumentaux comme Saturday Night Boogie et Guitar Polka. A la fin de la guerre, il est grandement fêté par les opérateurs de juke box comme un de leurs meilleurs éléments ! A côté de cette réussite, d’autres titres et musiciens sont dans la même mouvance. C’est que les thèmes du Honky Tonk sont devenus un véritable état d’esprit qui s’élargit à d’autres notions sentimentales : bientôt apparaissent le remords, le souci constant de l’existence, les cris d’abandon, et les lamentations sur une angoisse quasi permanente, qu’il s’agisse de peine de coeur ou de solitude face à la vie qui se consume trop vite avant la découverte de l’au-delà. Floyd Tillman, texan, fait triompher It Makes No Difference Now (1938) Each Night At Nine (1944), I Love You So Much It Hurts (1948) et Slippin’ Around (1949) l’archétype du cheatin’ song. Ted Daffan, né en Louisiane, mais élevé au Texas, est à la fois steel guitariste et auteur de Truck Driver’s Blues pour Cliff Bruner et son Western Swing. Puis il lance sa carrière en solo, avec les réusites de Worried Mind, No Letter Today, Born To Lose (1942) I’ve Got 5 Dollars And It’s Saturday Night. Hank Thompson & His Brazos Valley Boys forment un groupe polyvalent. A l’aise dans le Western Swing, ils sont aussi un bon pop dance orchestra et abordent le Honky Tonk avec le même succès, restant pendant longtemps un des groupes les plus appréciés du public avec des titres comme Whoa Sailor (1946), The Wild Side Of Life (1952), Honky Tonk Girl, Smoky The Bear. Ray Price, avec des sons Country de pedal-steel et fiddle en solo, une basse électrique, une pulsion parfois proche du rockabilly et des refrains en duos en harmonies donnera également quelques belles pièces qui ont marqué leur temps : Crazy Arms, City Lights, I’ve Got A New Heartache.

DE NASHVILLE A BAKERSFIELD : 

ht_08Bientôt une deuxième génération reprend le flambeau avec la même énergie. L’archétype du vocal modulé est sans doute Lefty Frizzell, texan lui aussi, qui va marquer de sa voix tout l’univers de la chanson Country : Got The Money, I’ve Got The Time (1950) I Love You A Thousand Ways, I Want To Be With You Always, Long Black Veil (1956). Ce style sera suivi par George Jones (et ses déboires éthyliques) et bien d’autres musiciens récents qui l’intégreront dans les règles du marché de la New Country. Mais en attendant, alors que triomphe le rock‘n’roll qui trouve sa place dans tout un nouveau public adolescent, perdure un marché important d’amateurs de “bonne vieille musique Country” qui devra à la fois s’accommoder du Nashville Sound commercial et de réussites individuelles, comme celle d’un Johnny Horton qui a également poursuivi cette esthétique (Honky Tonk Man, 1956). Il est impossible d’évoquer tous les artistes qui vont accaparer l’énergie de cette musique, à commencer par le grand Hank Williams, qui saura, mieux que personne, cristalliser les attraits du sexe, la fascination des femmes, et la présence imminente de la mort. De même Hank Snow, avec I’m Movin’ On (1950), The Rhumba Boogie (1951), qui préfigure aussi l’émergence toute proche du rock ‘n’ roll, autre musique de danse. Un titre de Faron Young résume sans doute bien ces attraits : Live Fast, Love Hard And Die Young (1955). Tous les grands, comme Ernest Tubb, qui apporte le Honky Tonk au Grand Ole Opry (Walking The Floor Over You (1941), Drivin’ Nails In My Coffin (1946) ou Webb Pierce (Slowly 1945, avec la première pedal steel sur disque puis Wondering (1952), ou encore Honky Tonk Song (1957) déclinent le concept de cette musique à la fois sauvage dans ses thèmes et policée dans ses apparences, avec leurs costumes à paillettes, sortes de paroxysme du vêtement du dimanche qu’ont met pour sortir, se marier, ou aller à l’office. En ce sens, dans ce pays où la musique est comme un acte religieux, tout le monde est encore un peu tributaire de ces atmosphères de bars mal famés. Et tant que durera le plaisir de la tentation, on peut supposer que le Honky Tonk survivra comme un des terrains de jeu préférés du Diable.

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