DE LA GLOIRE A LA DECREPITUDE D’UN GENIE DU ROCK

On dit de lui qu’il est paranoïaque, mégalo, malade sexuel, tyran, un excentrique aux accoutrements et aux coiffures extravagantes, un assassin et pourtant il est un producteur unique de l’histoire du rock. Phil Spector, né Harvey Phillip Spector le 26 décembre 1939 dans le Bronx à New York, purge une peine de 19 ans de prison depuis 2009 pour le meurtre de l’actrice Lana Clarkson en 2003.
Il est musicien, mais c’est pour le métier de producteur qu’il est devenu une star. Grâce à sa personnalité hors du commun, il créa une culture tous publics. De 1958 à la fin des années 70, il est considéré comme le producteur le plus influent du monde de la pop music.
Il crée en 1958, le groupe The Teddy Bears. Il écrivit et produisit la chanson « To Know Him Is to Love Him », chanson d’amour émouvante chantée par la voix angélique d’Annette Kleinbard et soutenue par des choeurs envoûtants. Le titre qui conquit sans mal la jeunesse américaine, restera n°1 des charts pendant plusieurs semaines aux Etats-Unis et se vendra à un million d’exemplaires. Il n’a que 19 ans, et empoche son premier million de dollars. Mais derrière l’apparence ingénue et inoffensive du titre se trouve une réalité nettement plus sordide: « To Know Him Was To Love Him », c’est avant tout, l’inscription que l’on peut lire sur la pierre tombale de son père suicidé alors que Phil n’avait pas neuf ans.

A 21 ans, il rencontre Ronnie Veronica Bennett, une cubaine à la voix d’or, celle qui deviendra sa femme. Il crée les Ronettes, (groupe vocal composé de deux soeurs et leur cousine) avec qui il écrit et produit le mémorable « Be My Baby », qui connaîtra un franc succès. Les Ronettes triomphent en Angleterre, avec en première partie, les Rolling Stones.

Puis il enchaîne les hits avec The Crytals « Da Doo Ron Ron », The Righteous Brothers « Unchained Melody »… Chaque chanson produite par Phil Spector devint inéluctablement un titre à succès.

Phil Spector n’a pas 30 ans, il est multi­millionnaire, un dieu vivant dans la production musicale. Les stars se bousculent pour le supplier de les produire.

En 1970, on le retrouve à Londres où il produit le mythique single de John Lennon: « Instant Karma » avec écho maximal sur la voix de John avec doublement et léger décalage des pistes de batterie qui donnent au titre toute sa singularité.

John Lennon demande à Phil Spector de sauver les Beatles, alors qu’ils sont en pleine belligérance. Il produira « Let It Be », le seul disque des Beatles qui recueillit un Grammy Award. Pourtant, Paul McCartney n’apprécie pas le travail et ne le pardonnera jamais à Phil Spector jusqu’à ressortir l’album en 2003, réarrangé par ses soins.

Phil Spector façonnera une amitié inaltérable avec John Lennon. C’est dans une atmosphère survoltée que la plupart des albums de John Lennon, en pleine crise mystique, sont produit par Phil Spector qui découvre les joies de l’alcool et des armes à feu… Entre autres, ils écrivent « Imagine « , ainsi que pour « Plastic Ono Band ».

Il obtient en 1971 un Grammy Award pour la production du « Concert For Bangladesh« 

(avec l’utilisation démesurée de quarante-quatre micros sur scène), premier concert rock caritatif, initié par l’ex Beatles, George Harrison. Ce dernier co-produira en 1970, avec Phil Spector « All Things Must Pass » qui surprit par sa diversité, et dont l’album sera classé en 2003, par le magazine Rolling Stone, dans la liste des 500 plus grands albums de tous les temps.

En 1989, Phil Spector a été introduit au Rock and Roll Hall Of Fame en tant qu’un des « plus grands producteurs de l’histoire du rock ».

Dans les années 90, sort le coffret « Back to Mono » qui compile tous les plus grands succès de ses productions pour son label.

En 2003, il a produit deux chansons du jeune groupe anglais Starsailor qui seront un peu effrayé à lui laisser la production de tout leur album « Silence is easy ».

En 2007, les Ronettes sont honorées par le Rock and Roll Hall Fame, alors que Phil Spector s’y oppose.

« LE WALL OF SOUND »

Un jour Phil Spector entendit à la radio « La Chevauchée des Walkyries » de Wagner, il s’emballa et décida de faire pareil avec la Pop. Il considère alors le studio Gold Star de Los Angeles comme un instrument à part entière.

Spector est à l’origine d’un son d’une ampleur encore jamais atteinte dans la pop de l’époque, alors que la stéréo n’existait pas. Même si la stéréo sur disque est apparue officiellement en 1958, cette technique était avant tout réservée pour la production « noble »: musique classique et un peu de jazz « prodigieux ». Seuls les mélomanes fortunés et très avertis avaient les moyens de se payer une chaine Haute Fidélité Stéréo. Les disques sortaient en deux versions: Mono et Stéréo. D’autre part, les multipistes n’existaient pas encore. Le maximum était de 3 pistes: une piste voix, une piste mélodie et une piste rythmique.

 

Les expérimentations et les tests s’enchaînent. Les micros sont placés là où personne n’a encore osé les mettre, comme dans un couloir par exemple. A l’époque du premier enregistrement, la réverbération sur les murs de la cave et les successions de sonorités donnaient aux productions de Phil Spector une qualité unique: un son riche et complexe passant très bien sur les chaînes de radio des années 60, une puissance impressionnante pour un enregistrement monophonique.
Son procédé d’enregistrement en mono d’un grand orchestre incluant violons, cuivres, guitares, batteries et percussions, donne un son immédiatement reconnaissable, que l’on retrouve sur les versions originales de la plupart de ses hits. Il en fait un standard insurpassable de production. Le « Wall of Sound » se caractérise par un mélange d’instruments acoustiques classiques et d’instruments électriques, enregistrés en couches de sons superposées dans une chambre d’écho, un studio qui réverbère le son. Il poussera la technique d’overdubbing à son summum. L’overdubbing consiste à « doubler » chaque partie instrumentale, voix ou instrument solo en retraitant le signal dans une chambre d’écho, et de capter la réverbération produite dans cette pièce à l’aide d’autres micros.
Pour se faire une idée, il faut se représenter un studio exigu dans lequel on va trouver jusqu’à trois pianos, cinq guitaristes, deux batteurs, une chorale, le chanteur, deux bassistes, des violons, une chambre d’écho et Phil Spector aux commandes, plaçant, déplaçant et replaçant sans cesse les micros, faisant jouer la même série de notes inlassablement à chaque groupe de musiciens jusqu’à obtenir le son parfait, celui qui va étourdir l’auditeur même équipé du plus mauvais autoradio.

Ses techniques de production eurent immédiatement une grande influence, notamment sur les Beatles et les Beach Boys.

FOLIE EXCENTRIQUE

Phil Spector, devenu fortuné et intouchable doit sa réussite à son effroyable tempérament acharné et vindicatif. C’est une revanche sur sa jeunesse,  qui fut tourmentée par des brutes épaisses qui l’ont houspillé, et sur des filles qui se sont moquées de lui… De plus, ses pulsions morbides sont nombreuses. Son père s’est suicidé, il pensera toute sa vie que c’était de sa faute et ne s’en remettra jamais. Quant au reste de sa famille, sa mère était d’une autorité démoniaque et sa soeur, folle, finira sa vie en hôpital psychiatrique. Sa musique parle d’elle-même : ses chansons ne cessent de solliciter un amour profond, voire une adulation totale. Une profonde carence affective qui peut expliquer son comportement inquiétant.

Spector a tout du tyran des studios, tyrannie qui semble être l’expression particulière de son génie et une forme de compensation de son physique désavantageux : petit, portant des talonnettes, pas très beau avec une chevelure peu fournie qu’il cache avec de nombreuses perruques.

Il se marie une première fois avec Annette Merar, puis il se remarie en 1968, avec Ronnie Veronica Bennett, qui restera cloîtrée 3 ans dans l’énorme manoir que Phil Spector s’est acheté à Hollywood. Elle n’a pas d’argent, et il lui ôte ses chaussures, pour qu’elle ne parte pas.
Pour sauver son mariage qui va mal, il offre pour Noël à sa femme, des jumeaux, Louis et Gary qu’il a adoptés pour lui faire une surprise. Les enfants seront éduqués à travers des règles délirantes que Phil Spector transmettra à ses employés par écrit. Privés de sorties, et de jeux avec d’autres enfants, les trois frères adoptifs n’ont pour éducation que les démences de leur tyran de père.

Un jour, Ronnie s’enfuit pieds nus, laissant derrière elle ses trois enfants: les jumeaux, et Donte, le premier adopté après une publicité d’adoption à la télévision. Elle finira par obtenir le divorce en 1971, fatiguée des abus et des violences de son mari. Phil Spector, ne sachant que faire de ses « cadeaux », en confiera l’éducation à son garde du corps. Pour le premier versement de la pension alimentaire, il lui envoie un fourgon contenant les 3000 dollars alloués en pièces de 1 centime. Ensuite il n’oubliera pas de noter au dos des chèques de pension un charmant « Fuck you ».

En 1982, il adopte à nouveau des jumeaux: Nicole et Phillip.

Son ambition démesurée tourne à l’obsession dès qu’il est entre les quatre murs d’un studio d’enregistrement. Il exploite ses chanteuses comme des pions interchangeables, corvéables à merci. En studio, l’ambiance est désopilante, Spector maniant à merveille un humour acerbe, souvent aux dépends d’un pauvre musicien sur qui il s’acharne jusqu’à l’épuisement. Maniaque de la sécurité et faisant des pieds et des mains pour être le centre d’attention, il s’entoure d’un nombre ridiculement élevé de garde du corps pour signaler sa royale présence durant les soirées VIP. Et s’il croise un regard qu’il juge mauvais, il n’hésite pas à employer la force, enfin, celle de ses gorilles humains. C’est le perfectionnisme obsessionnel de Spector, sa force de travail, son ambition prométhéenne.  Certains enregistrements se passent dans un chaos total, entre alcool, drogues et insultes.

Sa folie paranoïaque explose au moment où l’album River Deep, Mountain High de Ike et Tina Turner en 1966 s’avère un échec. Il se retire partiellement de la profession, ne faisant plus que des apparitions occasionnelles. Spector lâche la rampe, il s’enferme mentalement. Petit à petit, rongé par une paranoïa aiguë, il n’honore plus ses engagements, jusqu’à planter Lennon en plein enregistrement. Des incidents qui se répètent pendant des années…Spector inspire au Tout-Los Angeles un respect mêlé de terreur. Personne n’ose plus essayer de le calmer, de peur de prendre une balle perdue…

En effet, sa passion pour les armes à feu devient omniprésente. Il n’hésitera pas à braquer John Lennon pendant l’enregistrement de Rock & Roll. Le chanteur lui demandera juste d’épargner ses oreilles. Trois ans plus tard, c’est au tour de Leonard Cohen d’être menacé. Mais la plus mémorable, sera la collaboration de Phil Spector avec les Ramones. Il aurait braqué une arme contre la tempe de Dee Dee Ramone qui avait eu le malheur de douter sur l’idée de Phil Spector d’enregistrer Baby I Love You, une guillerette chanson des Ronettes.
En fait, Spector voit en Joey Ramone, l’équivalent mâle de Ronnie. Phil Spector passera dix heures sur l’introduction de Rock’n’Roll High School. Une nuit, il leur joue Be My Baby en boucle au piano, les empêchant de partir. Ses gardes du corps sont là en permanence. Il les séquestre jusqu’à une heure tardive en invoquant la présence d’un chien de garde particulièrement féroce qui les attaquerait s’ils traversaient le jardin.

Son succès le dépassant, il choisit de se retirer du monde. Il prend donc une retraite anticipée dans son luxueux palais, mais il sombre dans une folie doublée de cyclothymie. Il s’occupe de son fils biologique et (beaucoup moins) de ses enfants adoptifs, et vit, apparemment, plutôt très bien d’être coupé de toute relation avec le show business. On entendra plus parler de lui, à part pour un projet qui n’a pas abouti avec Céline Dion.

En 2006, il épouse en secret Rachelle Short, de 42 ans sa cadette, une chanteuse en herbe qui divisera son temps entre les visites en prison et la promotion de « Out of My Chelle », son nouvel album, pour lequel il est inscrit en tant que producteur.

DESCENTE AUX ENFERS

Le 3 février 2003, le mannequin et ancienne actrice de série B, Lana Clarkson, est retrouvée morte d’une balle dans la tête, assise sur une chaise dans le hall du manoir de Phil Spector. Celui-ci affirme ne pas se souvenir de ce qu’il s’est passé la veille et avance la thèse du suicide.

Le premier procès a lieu en 2007. Après avoir éjecté Robert Shapiro, son avocat et ami, soupçonné de vouloir négocier avec le gouvernement de Californie une peine minimale, Phil Spector passera par quatre autres équipes d’avocats pour convaincre les douze jurés de son innocence. Le juge Larry Fiddler sait que tous les projecteurs sont sur lui. Il faut en finir avec la mauvaise réputation de Hollywood, paradis pour les criminels fortunés.

Les six mois de procès ont tenu l’Amérique en haleine. Plus de 100 témoins appelés à la barre. Pour le gouvernement, la facture s’élève à 400 millions de dollars. Phil Spector, lui, a employé une dizaine d’avocats et dépensé 18 millions sur sa fortune personnelle. A la surprise générale, c’est un non-lieu ! Confronté à une pression politique énorme d’un Etat de Californie qui se juge ridiculisé par ce verdict, le procureur Jackson n’a pas le choix: il fait appel. Pour ce procès en appel qui doit être une simple formalité, Phil Spector engage l’avocat Doron Weinberg, célèbre pour avoir été accusé d’escroqueries par ses clients. Le procureur Jackson, lui, orchestre discrètement le choix des 12 nouveaux jurés. Et en une poignée de jours, ceux-ci vont condamner, en 2009, Phil Spector à dix-neuf ans de prison ! La Californie n’est plus une zone de non-droit pour milliardaires.

Son penchant à violenter et humilier les femmes est exposé devant des millions de téléspectateurs. « Il agit de la même manière à chaque fois. Si une femme l’éconduit, s’il a bu et qu’il a accès à un pistolet, alors il le brandit et la menace » confirment plusieurs femmes au tribunal.

Aujourd’hui, âgé de 73 ans, il risque de mourir en prison. Une triste fin pour un personnage qui participa de manière si singulière à l’élaboration d’une musique aujourd’hui incontournable et d’une culture mondiale.